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10 juillet 2012 2 10 /07 /juillet /2012 08:30

 

La cuisine envahit nos écrans. Les émissions de téléréalité culinaire (1) se multiplient sur toutes les chaînes. Plus de talk-show digne de ce nom sans son chroniqueur culinaire ou sa cuisinière attitrée (2),  même les émissions de sport s’y sont mis (3) ! A l’heure où l’on cuisine moins, quel est le sens de cette surexposition médiatique ?  

 

Raymond Oliver 1954 


De Raymond Oliver à la téléréalité culinaire


Qu’il nous semble bien loin le temps de Catherine Langeais et de Raymond Oliver ! La première émission de cuisine à la télévision française dans les années 1960 s’intitulait « Art et magie de la cuisine ». Le cuisinier et l’animatrice se chamaillaient aimablement comme un vieux couple autour de l’expression « robe des champs » ou « robe de chambres », préparaient du pâté bourbonnais et  des « œufs Toupinel…  ou presque !» Si ce concept d’émission culinaire à visée essentiellement informative et pratique, avec cuisinier et animateur face caméra - le spécialiste et son faire-valoir -, reste la recette de base de la représentation de la cuisine à la télévision, les chaînes généralistes ont depuis deux ans passé un nouveau cap en proposant des émissions de téléréalité prenant la cuisine comme sphère principale d’inspiration reléguant au deuxième plan, voire masquant complètement le côté pratique de l’affaire. La recette n’a plus alors de visée pédagogique, elle est relayée au rang de spectacle et sert de support à la compétition qui devient le véritable enjeu de cette téléréalité où l’on ne parle ni de goût, ni de saveurs, mais de candidats, de prix et de gagnants. Comme le note Eric Roux, journaliste, ancien chroniqueur culinaire à Canal+ et présentateur d’émission culinaire : « la télévision offre à regarder l’affrontement entre la forme et le fond de la cuisine. On peut se poser la question : est-ce que c’est la cuisine qui est à la mode à la télé ou est-ce que c’est l’émission qui utilise l’objet-cuisine qui est à la mode à la télé ? Ce  n’est pas du tout la même chose. Moi je suis persuadé que c’est la forme télé utilisant l’objet-cuisine. On n’aborde jamais le sujet-cuisine qui est effectivement qu’est-ce que je mange, avec qui et quel goût ça a. Les émissions de télé sont fabriquées à l’avance et sont diffusées à un moment donné, donc il n’y a aucune notion de saisonnalité qui est la chose la plus importante en cuisine. La cuisine à la télé ne pense pas à la cuisine, elle la forme juste, elle l’utilise, si en plus il y a engueulades, amours, affrontements ou des mains qui se lient, elle a rempli sa fonction : faire de la télé, pas de la cuisine » (4).

   

Food Sound System

Le spectacle, partie intégrante de la cuisine


On pourrait rétorquer à cet argument que le spectacle est une partie intégrante de la cuisine, que ce soit dans sa préparation, qui effectivement fascine d’autant plus que l’on a perdu la connaissance de la gestuelle culinaire - Ah, regarder un cuisinier ciseler des herbes ou des oignons ! -, ou que ce soit dans le cérémonial du service ou de la mise de table. Cette mise en scène de la cuisine fait partie intégrante des caractéristiques du repas gastronomique français tel qu’il vient d’être inscrit au Patrimoine immatériel de l’Unesco. Rappelons-nous les anguilles que Maïté essayait désespérément d’assommer, geste barbare qui traumatisait un auditoire de plus en plus assidu et une « cruauté » pourtant nécessaire à l’acte culinaire, mis en exergue et rendue célèbre par le zapping. Dans un autre type d’émission culinaire que l’on pourrait qualifier de « gastronomique », la cuisine sert de prétexte à la découverte d’un exotisme, que ce soit celui de nos terroirs – « Les escapades de Petitrenaud » (France 5), « Cook en Scoot » (Cuisine.TV) -  ou de leur extrapolation en territoires inconnus – « Fourchette et sac à dos » (France 5),  « Globe-cooker » (Canal +). La recette devient alors de prétexte pour découvrir un lieu, un environnement, un patrimoine. Elle s’inscrit dans une dimension culturelle qui est aussi, en elle-même, un spectacle.  

 

diner-presque-parfait

Du divertissement bon enfant


Mais ce qui frappe le plus dans les émissions de téléréalité culinaire, c’est la surenchère et l’apparition dans la dramaturgie du repas de séquences qui n’ont rien à voir avec le thème abordé. Ainsi, dans « Un dîner presque parfait », outre le stress de la préparation du repas et le choix de la mise de table, une nouvelle composante a été introduite : « l’animation ». Le candidat invitant doit se transformer le temps du dîner, en plus d’un hôte compétent, en «  GO », en gentil organisateur de type Club Med, qui doit divertir, mettre en scène une distraction pour ses invités. Ces intermèdes puisent dans les formes les plus diverses du jeu populaire, du simple déguisement au tir à fusil à eau, de la pêche aux canards jusqu’au branché « flash mob ». Il semblerait que le fait de rassembler des personnes autour d’une table ne suffisent pas, en soit, à souder la convivialité du groupe, et que ce divertissement soit justifié comme un motif à renforcer la complicité entre les membres, qui, ne l’oublions pas, concourent les uns contre les autres. L’animation théâtralise en fait une convivialité pour de faux. On est ici en pleine redondance. L’accessoirisation devient nécessaire à ce surlignage : lunettes kitsch, déguisements de carnaval, masques et parures insolites viennent s’immiscer entre la poire et le fromage et seront notées au même titre qu’un plat. « Je me sentais un peu ridicule » avouera dans une émission (5), Marie, 29 ans, professeur des écoles… Confession significative ! Mais finalement que vaut un moment de ridicule face au quart d’heure de postérité promis par Andy Warhol  ? «La médiatisation en tant que telle justifierait qu’on puisse faire vivre n’importe quoi aux gens » explique Valérie Patrin-Leclère (6). Dans cette nouvelle société de cour, cette fois-ci cathodique, le privilège recherché n’est plus une fonction ou un grade mais une reconnaissance médiatique, même sporadique et éphémère.

 

masterchef

A l’enjeu vital

Si après tout, l’enjeu d’une émission comme « Un dîner presque parfait » reste bon enfant, on monte d’un cran avec des émissions comme « Masterchef » ou « Top Chef » qui misent sur la compétition à tout crin. Vingt quatre mille candidats au départ de cette deuxième saison 2011 contre dix-huit mille en 2010 pour le plus grand concours de cuisine amateur et un enjeu clairement défini : « changer de vie », « vivre sa passion ». « Si j’arrive à être Masterchef, cela veut dire que je peux changer ma vie »(7) avoue la finaliste Elizabeth. Chaque épisode devient alors une étape sur un chemin initiatique où le candidat, comme un héros de fiction, doit traverser différentes épreuves. Le synopsis de ces émissions de téléréalité, quel qu’en soit le thème, correspond à celui des contes de fée. Cette métamorphose est un récit et ce récit, vécu par de « vrais gens », devient spectacle. Les commentaires, comme un chœur antique, surlignent l’action, rythment l’émission et permettent aussi d’intercaler des pauses publicitaires (voir encadré ci-joint) dans une dramaturgie exacerbée où tensions, coups de théâtre et autres crises de nerfs sont mis en scène avec ostentation. « La guerre est déclarée », « larmes et éloges », « accidents en série », « séquence émotion », « erreur fatale », « coup dur », « la guerre des sexes fait rage », « chabadabada : quand Frédéric Anton embrasse Sabrina », « toujours plus de larmes » sont les titres révélateurs et superfétatoires des « news » (8) relayées sur le site de la saison 2011. Lors de la finale, la métamorphose est achevée : « Masterchef m’a transformée, m’a fait pousser des ailes. Aujourd’hui rien ne peut m’arrêter » (9)

 

masterchef-saison-1-anne-gagnante

La télévision comme bonne fée

Dans ce type d’émissions, la télévision met en scène de nouvelles figures de héros où des experts jouent le rôle de figures paternalistes, se voulant à la fois sévères mais justes, nouveaux garants d’un ordre moral qui prônent les valeurs des « gens vrais » : courage, volonté et ténacité. « Il faut faire preuve d’organisation et de régularité, beaucoup travailler et se concentrer pour bien comprendre ce qu’attendent les chefs. J’ai essayé de suivre cette ligne de conduite pendant l’émission… et ça a payé ! » confirme Anne, la gagnante de Masterchef 2010 (10). Dans cette scénarisation du possible changement de vie, où l’incapacité peut devenir compétence, les maîtres-mots sont, comme dans une logique sportive, dépassement de soi et prise de risques. « Je ne pensais pas apprendre autant en deux mois » (11). La télévision apparaît alors comme une bonne fée, accélérateur de temps, une figure du destin qui peut encore faire jouer l’ascenseur social. Après un « cérémonial quasi religieux » (12), le dernier plat apporté aux membres du jury, le sceau rouge apposé sur les votes des membres du jury scelle le destin des candidats. Qui va gagner ? Qui va remporter ces mirifiques 100 000 euros, ces 6 mois de formation à l’école Le Nôtre, l'édition de son propre livre de recettes et surtout la transformation de sa vie ? Suspense ! Mais comment croire que l’on puisse devenir un cuisinier professionnel en deux mois seulement ? Le miroir aux alouettes marche à plein pour permettre aux annonceurs – et ils sont nombreux dans le domaine de l’agro-alimentaire ! – de puiser dans ce temps libre des cerveaux de téléspectateurs haletants…"Ces émissions reprennent des ingrédients de la télé-réalité, comme la mise sous tension des candidats et la scénarisation de l'élimination, tout en restant finalement très consensuelles" (13), décrypte Valérie Patrin-Leclère, chercheuse au Centre d'études littéraires et scientifiques appliquées (Celsa).

 

repas.jpg

Pour ou contre ?

Les avis des intellectuels sont partagés. Certains comme le sociologue Jean-Pierre Corbeau saluent le succès de ces émissions culinaires qui concernent de « nouvelles cohortes » qui n’ont pas reçu de transmission du savoir par leurs parents et découvrent la cuisine par les médias. « Il y a toujours dans la cuisine une part de jeu, au sens anthropologique du terme. On se donne du vertige, on ne va pas y arriver, il y a du fun à faire la cuisine, mais au-delà du fun, il y a la sensation, l’émotion du ‘je ne vais pas y arriver’ qui est transcendé par le ‘j’y suis arrivé’» (14 ). La cuisine est alors vécue non plus comme une tâche ménagère mais comme un loisir branché dans lequel on peut réaliser sa créativité : « on met en place l’idée que la cuisine c’est prendre un risque, se débrouiller, métisser. La cuisine devient  un acte décomplexé. » Le philosophe Robert Redeker dans une tribune signée dans le Monde en septembre dernier, s’est, quant à lui, violemment attaqué aux émissions de téléréalité culinaire qui, dit-il, célèbrent « le culte de la compétition, de la loi du plus fort, introduit violemment l'activité culinaire dans l'univers de la maxime barbare, "l'homme est un loup pour l'homme"» Il dénonce la télévision qui trahit « la cuisine dont l'essence réside dans le don, cette grâce, cette gratuité qui soude la convivialité » et qui est vécue « de manière imaginaire, comme le dernier lieu de stabilité, le dernier repère encore debout d'un monde en voie de liquéfaction. » Il poursuit : « la cuisine se fait passer pour remède à la crise du sens» et déplore que « l’identité d’une civilisation ne se résume plus à sa religion mais désormais à sa cuisine » et conclut : « la vraie cuisine est sans enjeu, elle n’est ni spectacle, ni compétition, ni surtout le dernier réduit du sens et de la culture nationale » (15) Une cuisine dénaturée par sa surmédiatisation ? Dans cette cacophonie, à chacun de choisir : spectacle ou pratique, illusion ou convivialité. Une chose est certaine : aucune émission de télévision ne remplacera un bon dîner entre amis !

 

 

(1) « Masterchef » (TF1), « Top chef » (M6), « Un dîner presque parfait » (M6), « Cauchemar en cuisine » (M6), « Un resto dans mon salon » (TMC).

(2) « Vivement Dimanche (France 2), « C à vous » (France 5).

(3) « Au Contact », talk-show sur de la coupe du monde de rugby (Eurosport).

(4) Eric Roux,  « Les vidéos du frigo » pour le Musée des Confluences de Lyon. Vidéo.

http://www.museedesconfluences.fr/festival/festival_retour.php

(5) « Un Dîner presque parfait », M6, le 10/11/2011.

(6) « Jusqu’où va la télé ». Réponse de Valérie Patrin-Leclère
http://programmes.france2.fr/jusqu-ou-va-la-tele/la_tele_en_questions_02.php

(7) « Masterchef », TF1, finale du 4 novembre 2011.

(8) http://www.tf1.fr/masterchef/news/

(9) Verbatim d’Elizabeth, gagnante de Masterchef  2011, TF1, finale du 4 novembre 2011.

(10) http://www.tf1.fr/masterchef/news/masterchef-la-meilleure-recette-pour-changer-de-vie-6611318.html 1er août 2011.

(11) Verbatim d’Elizabeth, id. 4 novembre 2011.

(12) Verbatim d’Elizabeth, id. 4 novembre 2011.

(13) Citée par Béatrice Mathieu, 29 juin 2011.
http://lexpansion.lexpress.fr/entreprise/la-bataille-de-la-tele-realite-culinaire_257983.html
(14) in « Questions d’époque », France Culture, le 28 septembre 2010.
http://www.franceculture.fr/emission-questions-d-epoque-l%E2%80%99engouement-pour-les-emissions-culinaires-le-role-du-juge-des-libertes-
(15) L
e Monde le 13 septembre 2011
http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/09/12/la-cuisine-denaturee-par-sa-surmediatisation_1571033_3232.html

 

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Published by Marie-Christine Clément - dans Pause Santé
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commentaires

monsieur 10/07/2012 14:29


Il me semble que le "quart d'heure de postérité" a été promis par Andy Warhol et non pas par Woody Allen.
Très bon article au demeurant. C'est un nostalgique de "Bon appetit bien sur" qui vous parle!

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